Arnon Grunberg
Toute la culture.com,
2011-10-16
2011-10-16, Toute la culture.com

Notre oncle d’Arnon Grunberg, une critique grinçante de la violence


Yael

Après « Le messie juif » (Eho, 2006) et « Tirza » (prix Libris 2007, Actes Sud, 2009), le génial auteur néerlandais Arnon Grunberg est de retour en VF chez votre libraire, dans une traduction d’Olivier Van Wersch-Cot. Planté dans une dictature terrible entrain de perdre la face face à un peuple d’insurgés, ce roman grinçant interroge avec brio et sans illusion la violence au quotidien.

Lors d’une opération de répression nocturne des insurgés contre la dictature, le Major Anthony tue par accident un couple. Ce n’est qu’un peu plus tard qu’il découvre la présence d’un enfant dans la maison de ces ennemis de l’État. Elle a de longues nattes, entre 8 et 12 ans et s’appelle Lina. Contre tout règlement, le Major transforme cette opération d’État en hold-up personnel et décide de ramener Lina à la maison afin de l’offrir à sa femme, Paloma, à qui il ne peut pas donner de descendance. Il la ramène dans sa jolie villa, et se met à l’aimer presque plus que sa piscine, qu’il adore. Alors que la Major est très vite saisi par de profonds sentiments paternels, sa femme crie d’horreur à l’idée d’être responsable d’un être qui ne serait pas sorti de son ventre. Muette, polie, et pas tout à fait consciente de ce qui s’est vraiment passé, Lina appelle le Major « Monsieur » et suit sagement ses recommandations. Jusqu’au jour où le Major disparaît dans une dangereuse mission de sauvetage de soldats de la dictature faits prisonniers par les rebelles. Fait prisonnier, le Major est jugé par un tribunal populaire te ne revient pas à la villa. Dans l’indifférence, Lina quitte la maison avec deux tartines préparée par la bonne, afin de retrouver ses parents… Arrivée chez elle, elle trouve que des étrangers y vivent et Lina rejoint les mystérieuses troupes de « Notre oncle ».

Variant avec brio autour du thème de la paternité débordante qu’il avait abordé dans « Tirza », Arnon Grunberg livre avec « Notre Oncle » une fable grinçante sur la violence généralisée. Dès la première scène tout est dit : le bourreau, celui qui est en charge des convois d’ennemis de la dictature et obéit aux ordres, est paradoxalement le dernier des Mohicans a avoir conservé un semblant de protocole et de principes. Grunberg l’humilie et le sacrifie sans vergogne, de même qu’il se débarrasse de sa femme dépressive, égoïste et cruelle. Seule Lina bénéficie d’un moment de grâce, lorsqu’elle ne se résigne pas à accepter la disparition de ses parents, et lorsqu’elle a le droit de chanter tout son saoul, la nuit, dans l’antre luxueuse et morne du Major. Mais dans l’univers de Grunberg, l’innocence est impossible : Lina est bien vite rattrapée par la réalité de la violence. Nous sommes à l’âge où Big Brother a grandi, nous l’avons laissé devenir père et donc oncle. le roman de Grunberg révèle avec cruauté les paradoxes et les inhumanités de cet état de violence, qui pourrait bien être le notre, derrière les dernières écailles de vernis de l’État de Droit. « Notre oncle » illustre avec un réalisme saisissant le peu de valeur qu’a la « vie nue » lorsque la violence a investi les deux sphères politiques et privées et qu’elle secoue l’homme, la femme et l’enfant apeurés comme des pantins prisonniers de leur seule espèce.

« L’épuisette à la main, il se demanda encore une fois calmement pourquoi il avait laissé Lina vivre. Il avait pris la décision intuitivement dans un moment d’euphorie. Sans trop réfléchir aux conséquences, il avait vu en elle l’enfant qui pouvait parfaire sa famille. Le coup de grâce n’était pas réglementaire, mais il fallait parfois en passer par là. le caporal famélique l’aurait fait pour lui. Il aurait fait tout ce que le major lui a ordonné. La vie n’était pas toujours préférable à la mort. » (p. 123)